L’idée d’écrire cet article m’est venue il y a quelques semaines. C’était l’un de ces soirs où la musique sonne mieux que d’habitude, où l’une de mes sessions d’écoute se prolonge ; soit que je sois arrêté par une nouvelle découverte, soit, le plus souvent, que je me perde à revisiter des morceaux connus par cœur, qui pourtant ce soir-là en particulier révèlent quelque chose de supplémentaire. Ce genre de révélations intervient quand une phrase, un arrangement prennent la forme de l’évidence. L’idée m’est venue d’un grand étalage indigent de morceaux d’expérience, accumulés comme souvenirs au fil des années, non pas pour le plaisir de l’anecdote, mais avec l’espoir que ces bouts se collent pour proposer une esthétique, même partielle, de la musique. Deux jours plus tard, je me suis rendu compte que je tenais cet exercice pour futile.
Les tentatives de décrire, ou de commenter la musique à l’écrit sont souvent ratées. Je pense comme Jankélévitch que fondamentalement, la musique est son propre langage, qu’elle ne peut pas être traduite : ni par des mots, ni comme l’expression métaphorique d’une certaine réalité passant ainsi à l’existence sensible. J’ai relu il y a quelques temps mon projet d’école sur Swans, et je pense avoir eu la bonne approche. Il s’agissait de présenter une introduction au groupe, par le récit d’une expérience subjective. La traduction la plus fidèle de la musique reste le conte de son ressenti, tout comme pour la foi qui, comme le disent certains croyants, ne peut pas être expliquée, mais peut se transmettre grâce au témoignage.
Le plus difficile, lors de la rédaction en 2020 de mon petit fascicule sur le groupe Swans, a été de ne jamais m’engager sur la pente d’une description descriptive. Je découvris un an plus tard dans les Caractères de La Bruyère une phrase qui résumait mon sentiment à ce propos : “Amas d’épithètes, faibles éloges”. Comme je relis aujourd’hui ce que j’ai écrit à l’époque, je dois essayer de ne pas être dur avec moi-même, et de ne pas trouver puériles certaines narrations de structures de chanson. Ce que je vois aussi en relisant quelques bouts, c’est à quel point ce projet relevait de cette dimension évangélisante, où je raconte une expérience d’écoute avec un objectif de conversion à cette esthétique. Mieux, ce que je souhaitais, c’était de me démultiplier, en permettant, par le biais du lecteur curieux, une redécouverte infinie à l’identique de ce qui pour moi est déjà connu et consommé, un éternel retour à la première expérience, la seule pure, celle où l’on comprend que l’on est en train d’aimer ce qu’on ressent. Et pour chacun de nos morceaux, mouvements préférés, pour chacune des phrases ou harmonies auxquelles nous tenons, nous savons en effet qu’il y a eu un moment précis où l’on est passé de l’inconnu à l’appréciation. Souvent, même, on se souvient du moment exact où cela s’est produit ; à la première écoute, ou plutôt à la deuxième, ou celle d’après ; parfois lors d’une nouvelle visite, des années après. Les vidéos de réaction en tout genre, sur Youtube, remplissent ce rôle pour beaucoup : elles permettent de revivre le moment de révélation par le biais d’une altérité.
Ayant dit tout ceci, je me retrouvais dans une impasse. Je savais que je pourrais écrire des pages et des pages sur la musique que j’aime, sans jamais vraiment dire quelque chose de nouveau ou substantiel ; j’étais guidé par la vanité de décrire ces expériences et de les revivre du même coup. Mes critiques ne serviraient pas à aiguiller des acheteurs potentiels, où à raconter, comme Lester Bangs, les coulisses du monde du rock. Je ne saurais pas analyser Ravel en montrant les neuvièmes et les quartes. Ce qui me gouvernait à ce moment était le besoin d’exprimer quelque chose, d’utiliser la musique comme matériau, comme excuse pour écrire. Mais le jour où viendra le temps d’écrire, est-ce de la musique qu’il faudra parler ?