Quand j’étais en train de pédaler au milieu de la nuit sur la côte d’Albâtre, sans vraiment voir la mer que j’entendais par périodes, sans sommeil et sans avoir conscience de l’heure qu’il était, je me disais que j’aurais beaucoup de choses à raconter de ma première aventure de 600 km à vélo. Car en deux jours, j’ai l’impression d’avoir vécu une semaine, et d’être passé par toutes les émotions. Pourtant, deux jours après et alors que la vie normale a repris son rythme, il m’est difficile de raconter et de revivre tous ces moments, parfois diffus dans ma mémoire, sans que le récit du voyage ne devienne une longue litanie de communes traversées.

Le vélo a toujours été présent dans ma vie, mais quand je me suis mis à l’envisager dans un mode sportif il y a 6 mois ou 1 an, j’étais d’abord guidé par la soif d’aventures, de longues distances et de points à relier sur des grandes cartes. J’ai essayé quelques sorties dans Paris et autour, 80 km environ, histoire de tester… Puis j’ai entendu parler de Paris-Brest-Paris par hasard, je me suis rendu à une petite présentation aux cycles Panache, et alors l’objectif était là. Depuis, c’est un peu ça qui me guide, et les gens autour de moi me voient comme un fou.

Non, l’ultra, ce n’est pas que du plaisir, et d’un œil extérieur on pourrait croire que dans de telles distances, il y a un amour de la souffrance, une fuite en avant pour échapper au présent. Mais je ne crois pas. Pour moi, outre le besoin d’objectifs un peu déraisonnables pour me dépasser, il y a ce plaisir de la performance mesurable. Au fur et à mesure, tout devient donnée à améliorer, et les différents capteurs, de puissance, de fréquence cardiaque, apportent quelque chose d’objectif, un chiffre pur qu’il revient d’améliorer, par le travail, par la stratégie. Mais contrairement à un simple jeu, le chiffre est au service d’une véritable action. Il est ce qui permet de quantifier une partie de l’expérience, mais il ne s’y substitue pas, car il ne remplace pas l’expérience subjective et humaine qui est à la base de l’effort. J’ai beau pédaler à la bonne cadence pour rester dans la zone de puissance souhaitée, je ne fais pas qu’exécuter un algorithme. Je ressens chaque seconde de l’effort, de la découverte du chemin, depuis ma propre expérience ; c’est un effort mesurable, et en même temps un effort incarné.

Alors je me suis lancé sur ce 600. Mes précédentes expériences de brevets longue distance étaient :

  • Un BRM 200, une boucle dans le Nord au départ d’Orchies, exigeante mais plutôt plate et courue en peloton à 27 km/h de moyenne, donc en moins de 8 heures.
  • Un BRM 300, aussi relativement plat, roulé presque intégralement de nuit dans une boucle depuis Melun. Première expérience de nuit et 17 heures au total, avec des émotions en dents de scie.
  • Un BRM 400, départ de nuit, aller-retour vers la baie de Somme depuis Paris, mais que j’ai abandonné au petit matin au Tréport, au bout de 230 km, démoralisé par la nuit et mes douleurs d’assise. Tout ça en un mois, de la mi-avril à la mi-mai, dans une progression bien réfléchie.

À la fin de mon 400 avorté, j’étais tellement touché mentalement que j’ai tout remis en question : pourquoi faire de si longues distances, quel intérêt ? Pourquoi souffrir autant ? Puis au bout de 3 jours, je me projetais à nouveau vers le 600 prévu fin juin dans les volcans d’Auvergne… Car une fois la déception passée, il me restait toujours cette soif d’aventures et de paysages, mais surtout de dépassement, et cette idée que malgré tout, l’échec n’est pas une fin, que mon abandon venait de paramètres corrigibles et pas d’une impossibilité physique intrinsèque. Mais bon, les volcans sont tombés à l’eau à cause de la canicule, et j’ai passé l’été à faire du vélo pour m’amuser de plein de manières, mais en laissant de côté les brevets.

J’avais quand même coché le 600 de la mi-septembre, en me disant “et si”, par une météo plus clémente et en ayant corrigé certains problèmes : changement de selle, ajout de prolongateurs, nouvelles sacoches, équipement plus complet pour la nuit. Et le jour approchait, et je me suis mis à en faire une fixette. J’avais organisé toute ma semaine autour de cet événement. Je devais rentrer de Valenciennes le vendredi à 18h30, finir de préparer mon vélo, dîner, et sauter dans mon lit, réveil à 3h30 du matin. Sauf que : panne d’un passage à niveau avant Douai, rupture de correspondance, je n’étais pas couché avant 21h. La nuit a de toute façon été bien courte et hachée. Trop d’anticipation, trop de hâte…

Puis le réveil a sonné, et alors c’était enfin le moment. Ma joie prenait le dessus sur la fatigue. Au bout de deux minutes, tout juste arrivé rue des Pyrénées, je croisais déjà deux camarades lyonnais, que j’allais suivre jusqu’au point de départ porte de Clichy, puis ne plus jamais revoir. Dimanche soir, empêtré dans l’interminable Vexin, je repensais à ce samedi matin comme à un souvenir très, très ancien ; de même pour mon passage, avant le lever du soleil, devant le château de Saint-Germain-en-Laye.

À partir de là, les kilomètres s’enchaînent et les heures se perdent dans mes souvenirs. La journée du samedi se déroule à merveille : une croisière jusqu’à Rouen, durant laquelle je croise Oscar, rencontré sur le 300 de Melun. L’arrivée dans Rouen, le midi, est magnifique, par une vue surplombante. L’après-midi me fait retraverser certains des lieux du voyage similaire que j’ai fait jusqu’au Havre un mois auparavant. Nous étions arrivés par le port, le midi du troisième jour ; cette fois-ci, j’entre dans la ville à 19h par le quartier de Rouelles, plus grimpant mais moins dans le vent. Un petit détour par la maison de Maman, juste pour pouvoir croiser les chats de la rue qui auraient pu me donner du réconfort, mais ils n’étaient pas là… Alors j’ai rejoint la plage et roulé les deux heures qui me séparaient d’Étretat. Jusque là, tout allait bien : alimentation régulière sur le vélo, météo parfaite, des pauses café salvatrices, comme à Lillebonne, mais contrôlées, pour ne pas perdre de temps. Il me reste alors la moitié du trajet à parcourir, en 24 heures maximum.

Le vrai problème, c’est la nuit. Je me suis traîné le long des incessantes montées et descentes le long de la côte, et j’ai arrêté de croiser du monde. Tout d’un coup, les repères ne sont plus là, il ne reste plus que du tarmac, éclairé par ma lampe à 3 mètres devant, rien sur les côtés. Le froid qui s’installe et la fatigue qui toque sérieusement. Je me suis arrêté vers minuit pour dormir 30 minutes et repartir, dans un abribus à Sassetot ; il m’aura fallu toute la nuit, quasiment, pour rallier Dieppe, où j’ai complété mon heure de sommeil sur des palettes. Et je suis reparti. Il ne restait que le tiers, et je me souviens avoir pensé à l’abandon, mais pas sérieusement. Je me répétais surtout : si je fais tourner les pédales, à un moment, je serai à Paris.

Et ça a fini par arriver. Je ne peux pas dire grand chose de la fin, sinon qu’il y avait de la souffrance, pas dans mes jambes mais sous mes fesses, un manque d’énergie, un mental fluctuant. Un cappuccino à Yerville, un autre café à Gisors. Puis le Vexin en fringale, péniblement, avec ses routes pourries qui siphonnaient mes forces. Un dernier coca acheté chez un barbier, qui m’aura donné le sucre nécessaire pour terminer. Ma playlist, c’est-à-dire les bouts de chanson qui tournent en boucle dans ma tête : à la fin, c’est Socks de BC,NR. À Paris, au local de l’Audax Club Parisien, je revois Oscar, sans casque : il devait dormir à l’hôtel à Dieppe, il aura abandonné dès le Havre, en hypoglycémie. Je me rends compte alors que j’ai eu de la chance d’en finir : plusieurs abandons, dont une descente qui a fini dans un arbre.

En pleine nuit, je me disais que quand ce serait fini, j’allais sûrement pleurer d’émotion et de fatigue. Mais non, quand je suis arrivé, j’avais atteint le stade suivant de la fatigue, où j’ai l’impression d’être drogué. Ça faisait bien un jour entier que j’hallucinais des formes bougeant sur le bord de la route…

Donc je l’ai fait. Et je suis fier, et cette fois-ci il ne m’est pas venu sérieusement l’idée d’arrêter. Il y a encore des problèmes à corriger, sinon je serais arrivé le dimanche midi sans souffrance : déjà, changer ma chaîne, qui aura servi pour un dernier effort. Et puis, pour de bon, une étude posturale, pour ne plus jamais avoir mal comme ça ; parce que les jambes, elles, vont très bien ! La suite, alors que l’été arrive à sa fin, ça va être de mettre en pause les brevets, et de travailler à augmenter mes watts. Retour au concret, au scientifique et au mesurable : si je peux tenir 30 W de plus sur la durée, ce sont tant d’heures en moins sur la selle, tant de distances qu’il sera possible de parcourir en un jour.

J’aime le vélo car cela faisait longtemps que je n’avais pas trouvé une telle source intarissable de projets, d’idées de voyages, de défis. Et en plus, ça me rend en meilleure santé ! Et le plus formidable, c’est que ça me permet d’écrire à nouveau…